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Fédération Française des Conservateurs-restaurateurs Zone réservée aux adhérents

 

Journées débat du 6 et 7 décembre 2002, à l'auditorium du Louvre, en collaboration avec France-Culture

Pourquoi restaurer les œuvres d'art ?

De la restauration à la conservation-restauration du patrimoine

Dans le dictionnaire abrégé de l'Académie au XVIIIemme siècle, restaurer signifie rendre, rétablir.
Dans le vocabulaire courant, restauration est aujourd'hui assimilé à réparation, remise en état, rénovation, restitution, reconstitution, réhabilitation, réfection, reproduction, re-production…. Pour un public non averti, tout cela relève de la même pratique, la restauration.
En effet, tous ces termes sont historiquement liés aux usages en matière de restauration des Biens culturels, mais ils correspondent à des opérations qui interrogent des notions très différentes: l'intégrité, l'originalité, l'authenticité, la vérité, la nature, l'apparence, le dessein ou le projet artistique, et même le concept, en art contemporain. C'est le statut patrimonial de l'objet qui fera la différence entre réparation ou autre, et la restauration. Le patrimoine est ce qui, au nom d'une identité, d'une collectivité est transmis, et donc ce qui doit être conservé. En 1963, Cesare Brandi a défini la restauration comme "le moment méthodologique de la reconnaissance de l'œuvre d'art dans sa consistance physique et dans sa double polarité esthétique et historique, en vue de sa transmission au futur."
C'est dans ce cadre que s'est définie la discipline de la conservation-restauration, imposant l'idée que la restauration n'est pas dissociable de la conservation de l'objet ou de l'œuvre et qu'elle doit être encadrée par des principes logiques de réflexion et d'action visant à hiérarchiser, pour chaque cas, les objectifs de respect de la pérennité, de l'intégrité et de l'accessibilité des biens culturels. Les domaines de la conservation-restauration sont nombreux : monuments, objets, sculpture, peinture, céramique, verre, vitrail, mobilier, textile, métaux, photographie, documents graphiques, matériaux ethnographiques, archéologiques etc…

Dans un texte de 1984, le Conseil international des musées (ICOM,International Council of Museums) a défini la profession de conservateur-restaurateur. Ce texte cerne les objectifs et les moyens de son activité et en envisage les conséquences, les relations avec les autres professions de la branche, et les nécessités de formation préalables.
En 1993, l'ECCO (European Confederation of conservators restorer's Organisations) a défini un code d'éthique et de formation précisant plus encore les missions, les moyens, et les engagements des professionnels concernés vis-à-vis des objets et des destinataires. Ce code constitue le code de déontologie souscrit volontairement pas les professionnels qui exercent la conservation-restauration en France aujourd'hui.

La conservation-restauration s'organise selon trois modes d'action

1°) La conservation préventive consiste à agir indirectement sur le bien culturel, afin d'en retarder la détérioration ou d'en prévenir les risques d'altération, en créant les conditions optimales de préservation compatibles avec son usage social. La conservation préventive s'exerce aussi lors de la manipulation, l'utilisation, le transport, le conditionnement, le stockage et l'exposition des biens culturels.
2°) La conservation curative consiste principalement à intervenir directement sur le bien culturel, dans le but d'en retarder l'altération.
3°) La restauration consiste à intervenir directement sur des biens culturels endommagés ou détériorés dans le but d'en faciliter la lecture, tout en respectant autant que possible leur intégrité esthétique, historique et physique.

Qu'est ce qu'une intervention de Conservation restauration ?

Pratiquement, l'idée d'une intervention, d'une transformation nécessaire d'une œuvre, d'un objet ou d'un bien culturel provient du décalage entre ce que l'on voit et ce que l'on sait. L'image mentale que l'on se fait de ce bien ne correspond pas avec ce que l'on en perçoit. Tout va donc dépendre de la qualité de l'examen et, par comparaison, de ce que l’on pense qu'il devrait être.

L’établissement du diagnostic
Par une observation détaillée et raisonnée, on cherchera à identifier les matériaux en présence, leur technologie, et leur évolution. Par la compréhension de leur altération, on cherchera à déduire les dangers potentiels comme leur probabilité, afin de déterminer les nécessités d'intervention. Au besoin, on sollicitera l'avis et les analyses de spécialistes chimistes, physiciens, ou biologistes afin de mieux établir les forces et les matériaux en présence, leurs altérations et leur origine.

Critères pour l'élaboration d'un traitement
Le rapport entre l’objet et son environnement, y compris humain. On cherchera à déterminer une sensibilité, une fragilité au climat, à la lumière, à l'environnement biologique, aux personnes utilisatrices ou manipulatrices.
La structure de l'objet; On identifiera les fragilités des matériaux , de leur assemblage... mettant en cause la survie même de l'objet ou de l'œuvre.
Apparence. A partir du statut de l'objet, de sa perception et en référence à son propriétaire, à l'histoire de l'art, celle de l'artiste et de ses œuvres, ou des styles, il va s'agir de construire une image mentale et de la confronter avec la réalité.
Le même objet peut toujours être vu sous plusieurs angles. Avec le propriétaire ou son représentant, et au besoin avec l’avis de spécialistes, l'objet sera analysé, observé et évalué selon différents types de critères, en cherchant à mesurer les caractères dominants, ceux que l'on veut privilégier ou minorer, déterminant par là les orientations en matière de niveau d'intervention. Valeur historique, familiale, liée au commanditaire, documentaire, esthétique, sacrée, symbolique, d'usage, technologique, vénale ou budgétaire, chaque bien pourra être “ pesé ” selon chacun de ces critères successifs. Tout choix de traitement risque d'orienter la perception de l'œuvre dans une de ces directions au détriment éventuel des autres. Ce choix ne devra pas être arbitraire mais argumenté le mieux possible.

Choix d'un traitement
Il y a donc distinction entre le diagnostic technique, indiquant les besoins de l’objet, et l'interprétation critique des enjeux et des moyens pour parvenir au résultat souhaité. Par le choix fait, l'objectif sera de garder ouverts le maximum de champs de valeurs et de signification . La réduction du risque d’évolution des dommages constatés, et le niveau de sécurité de l'intervention proposée seront également déterminants. De l'échange avec le responsable juridique ou scientifique de l'objet doit se dégager le sentiment d'un projet mental commun pour cet objet et du cheminement le plus fiable pour y parvenir.

Principales opérations réalisées en conservation restauration

Nettoyer
Ce qui n’appartient pas à l’objet, ni à son histoire peut parfois être enlevé, mais doit aussi parfois être conservé. L'exogène peut être on ne pas être pathogène, en générant de nouvelles altérations.
Consolider
Sauvegarder la structure doit être prioritaire. Qu'est ce qui tient quoi? Mais le nettoyage peut devenir impératif pour ne pas consolider la crasse ou pour permettre une meilleure mise en œuvre de la consolidation.
Intégrer les dommages ou les traces d'un accident
Le degré de visibilité de l'intervention interfère avec l'apparence de l'œuvre. La présence de ces marques, rayures, lacunes, peut gêner la vision de l'objet. Leur disparition complète peut abuser le spectateur sur l'état réel et l'intégrité du bien. Une stratégie de retouche relative de l'accident peut être proposée, ne gênant pas l'appréhension de l'œuvre à distance mais permettant d'en apprécier l'état réel une fois à proximité.
Protéger
C'est le rapport immédiat à l'environnement y compris humain. La mise en vitrine, le soclage, l'application d'un vernis, l'utilisation de boîte de rangement, ou la mise en réserve constituent les mesures les plus connues. L'observation et la recherche sur les objets, la publication et l'enseignement vers tous les publics constituent les mesures les plus durables, pour assurer une meilleure conservation et une meilleure délectation de ce patrimoine.

Des règles communes

Un regard critique sur les erreurs techniques commises par le passé a permis la définition de grands principes et des conditions de leur application. Stabilité, réversibilité, visibilité et intervention minimum. (voir 1er encart).
La réalité des compromis et des enjeux ont démontré aux acteurs de la restauration, puis de la conservation-restauration, la nature et le degré de leur responsabilité. Ils montrent aussi que cette discipline, au-delà des transformations des œuvres, est le lieu de l'échange et de l'interdisciplinarité, de la production de connaissances et de l'étude. C'est donc au nom des objets, des institutions ou des propriétaires privés qui les gardent que les conservateurs, les scientifiques et les conservateurs-restaurateurs peuvent travailler au même projet commun : Conserver, étudier, acquérir, mettre en valeur les collections.

La responsabilité partagée ?

Entre celui qui conçoit et réalise le traitement d'un bien patrimonial et celui qui le demande et le décide, comment s'organise la responsabilité ? La décision du traitement s’élabore à travers la définition des enjeux et des modes d'intervention, par l'évaluation critique de l'objet et le cheminement d'un état à l’autre de sa matière et de son apparence.
Pour juger d’une intervention de conservation, faut-il se concentrer sur les moyens mis en œuvre ou sur le seul résultat ?
Si le résultat plaît, le propriétaire ne cherchera pas forcément à connaître les moyens qui ont permis d'y parvenir, mais il pourra se pencher sur la documentation produite lors du traitement.
Si le résultat déplaît, s'il contredit l'objet et n’est pas assumé ou mal assumable, alors que le processus de traitement a suivi les étapes en respectant l'objet, il faut peut-être s'interroger sur les limites supportables de la dégradation d'un objet. Peut –être même faut-il s’interroger sur le fait que le plus souvent, lorsque l'image mentale d'un objet et l'image réelle ne coïncident plus, on ramène alors l'objet chez le restaurateur ou le conservateur restaurateur.

3 règles qui en valent 4

Les principes guidant le déroulement des interventions.
Parfois utopiques, ils ont été élaborés par les professionnels eux-mêmes, tirant leur expérience des réussites et des faiblesses des travaux de leurs prédécesseurs parfois mal vieillis ou mal maîtrisés dans leur mise en oeuvre.
Les œuvres ayant déjà subi des traitements de restauration sont souvent les cas les plus complexes à résoudre, car les ajouts peuvent être nombreux, mal fondés, produisant une apparence "dénaturée", et dont la suppression techniquement délicate entraîne la perte d'une partie de l'histoire de l'objet. Cette suppression d'un état historique est appelée aussi dé-restauration.

Stabilité Physique et chimique de ce qui est fait, défait ou ajouté. Compatibilité avec l'objet et ses constituants. La dégradation de ce qui est ajouté ne doit pas risquer, si elle survient, d'endommager le bien.
Réversibilité. (Notion complémentaire et parfois contradictoire de la précédente). Toute intervention devrait pouvoir être défaite pour retrouver sans danger un état initial qualifiable d'"état de référence" , et permettant de ré-intervenir. On est souvent guidé par le principe de réalité et la référence à une stabilité fragile ou une instabilité maîtrisée.
Visibilité des interventions. Toute modification de l'état de référence ou initial doit être discernable, sans gêner ni la “ visibilité ” de l'objet, ni abuser sur son état réel. La référence à l'image mentale est évidente, entre ce que l'on voit et ce que l'on comprend, mais l'interaction est obligée avec les notions d'authenticité, de falsification, de valeur d'usage et d'ancienneté.
L'intervention minimum : Souvent déterminée par l'impossibilité de concilier les autres règles entre elles. Elle est aussi un rappel de la possibilité d'agir préférentiellement sur l'environnement plutôt que sur l'objet.

Une profession nouvelle ?
Les formations et la nouvelle loi sur les Musées de France.

La récente loi sur les Musées (01/2002) définit la compétence requise pour les spécialistes opérant les traitements de restauration et de prévention sur les biens appartenant aux collections de Musées ….
Le niveau de diplôme requis pour des formations spécialisées dans le domaine de la restauration et de la préservation sanctionne la fin d'un second cycle de l'enseignement supérieur homologué au niveau 2(équivalent niveau BAC + quatre).
À ce jour, la circulaire d'application de la loi Musée définit les formations françaises correspondantes.
Ce sont :
- La MST de Paris 1 Conservation Restauration des Biens culturels, (17 rue de Tolbiac, 75013, Paris, tel 01 45 83 33 57) ,
- L'Institut National du Patrimoine, section Institut de formation des restaurateurs d'œuvres d 'Art (IFROA), 150 av du president Wilson, 93210, Saint denis, Tel 01 49 46 57 00 ,
et les sections spécialisées des écoles des beaux arts
- de Tours, École supérieure des beaux-arts de Tours, BP 1152 - 37011 Tours cedex 1 - Tel: l 02 47 05 72 88
- et d'Avignon. École d'arts d'Avignon, 84 rue violette 84000 Avignon, Tel 04 90 27 04 23.
Ces diplômes pourront également avoir été obtenus dans le cadre des procédures de validation des acquis de l'Expérience telles que les a définies la loi de modernisation sociale parue en début d'année. Les diplômes étrangers équivalents pourront être reconnus, selon un protocole en conformité avec les recommandations européennes.
Les décrets distinguent de plus le cas des fonctionnaires dont le statut prévoit la restauration dans leur activité et celui des professionnels qui, ayant déjà travaillé pour les Musées, auront reçu une habilitation délivrée par le Ministre de la culture ou un autre ministre concerné, après passage devant une commission scientifique spécialisée.

Cette reconnaissance récente des diplômes (alors que certains existent depuis plus de trente ans), masque cependant certaines difficultés à exercer cette profession intéressante.
Le statut d'exercice est le plus souvent celui de travailleur indépendant, le plus souvent profession libérale, soumis aux exigences complexes et souvent contre-productives des mises en concurrence des marchés publics. Ce statut très français de fournisseur, hors des institutions, génère souvent une discontinuité du service public du patrimoine, et entraîne parfois pour les conservateurs-restaurateurs des difficultés pour maintenir leurs exigences individuelles en matière de formation continue, de capacité de recherche et de publication indispensables pour justifier et mieux assumer les traitements réalisés ou différés.
L'assimilation fréquente de la conservation-restauration à la famille des métiers d'Art maintient une certaine confusion. en mélangeant les savoir-faires artisanaux de la fabrication ou de la production d'objets ou d'œuvres et celui particulier et nourri de déontologie des conservateurs-restaurateurs., Si l'on n'y prend garde, on risque de retrouver les contradictions issues des usages du passé, l'approche parfois automatique des objets "tels qu'ils doivent être", et les recours systématiques et peu critiques à certains traitements, l'utilisation de matériaux et de recettes "à l'identique" inadaptées, dangereuses et totalement à l'encontre des quatre règles énoncées plus haut.

David Aguilella Cueco

Ce texte a été également publié dans le numéro spécial de la revue l'Oeil

Nous vous proposons le résumé sonore, au format RealMedia, sélectionné et diffusé par France Culture d'une durée totale de 2 h 30'.