De l’usage du restaurateur en conservation préventive
De la restauration à la conservation-préventive
De la restauration à la conservation-restauration du patrimoine
Dans le dictionnaire abrégé de l'Académie
au XVIIIemme siècle, restaurer signifie rendre, rétablir.
Dans le vocabulaire courant, restauration est aujourd'hui assimilé
à réparation, remise en état, rénovation,
restitution, reconstitution, réhabilitation, réfection,
reproduction, re-production…. Pour un public non averti, tout cela
relève de la même pratique, la restauration.
En effet, tous ces termes sont historiquement liés aux usages en
matière de restauration des Biens culturels, mais ils correspondent
à des opérations qui interrogent des notions très
différentes: l'intégrité, l'originalité, l'authenticité,
la vérité, la nature, l'apparence, le dessein ou le projet
artistique, et même le concept, en art contemporain. C'est le statut
patrimonial de l'objet qui fera la différence entre réparation
ou autre, et la restauration. Le patrimoine est ce qui, au nom d'une identité,
d'une collectivité est transmis, et donc ce qui doit être
conservé. En 1963, Cesare Brandi a défini la restauration
comme "le moment méthodologique de la reconnaissance de l'œuvre
d'art dans sa consistance physique et dans sa double polarité esthétique
et historique, en vue de sa transmission au futur."
C'est dans ce cadre que s'est définie la discipline de la conservation-restauration,
imposant l'idée que la restauration n'est pas dissociable de la
conservation de l'objet ou de l'œuvre et qu'elle doit être
encadrée par des principes logiques de réflexion et d'action
visant à hiérarchiser, pour chaque cas, les objectifs de
respect de la pérennité, de l'intégrité et
de l'accessibilité des biens culturels. Les domaines de la conservation-restauration
sont nombreux : monuments, objets, sculpture, peinture, céramique,
verre, vitrail, mobilier, textile, métaux, photographie, documents
graphiques, matériaux ethnographiques, archéologiques etc…
Dans un texte de 1984, le Conseil international des musées (ICOM,International
Council of Museums) a défini la profession de conservateur-restaurateur.
Ce texte cerne les objectifs et les moyens de son activité et en
envisage les conséquences, les relations avec les autres professions
de la branche, et les nécessités de formation préalables.
En 1993, l'ECCO (European Confederation of conservators restorer's Organisations)
a défini un code d'éthique et de formation précisant
plus encore les missions, les moyens, et les engagements des professionnels
concernés vis-à-vis des objets et des destinataires. Ce
code constitue le code de déontologie souscrit volontairement pas
les professionnels qui exercent la conservation-restauration en France
aujourd'hui.
La conservation-restauration s'organise selon trois modes d'action
1°) La conservation préventive consiste à
agir indirectement sur le bien culturel, afin d'en retarder la détérioration
ou d'en prévenir les risques d'altération, en créant
les conditions optimales de préservation compatibles avec son usage
social. La conservation préventive s'exerce aussi lors de la manipulation,
l'utilisation, le transport, le conditionnement, le stockage et l'exposition
des biens culturels.
2°) La conservation curative consiste principalement à intervenir
directement sur le bien culturel, dans le but d'en retarder l'altération.
3°) La restauration consiste à intervenir directement sur des
biens culturels endommagés ou détériorés dans
le but d'en faciliter la lecture, tout en respectant autant que possible
leur intégrité esthétique, historique et physique.
Qu'est ce qu'une intervention de Conservation restauration ?
Pratiquement, l'idée d'une intervention, d'une
transformation nécessaire d'une œuvre, d'un objet ou d'un
bien culturel provient du décalage entre ce que l'on voit et ce
que l'on sait. L'image mentale que l'on se fait de ce bien ne correspond
pas avec ce que l'on en perçoit. Tout va donc dépendre de
la qualité de l'examen et, par comparaison, de ce que l’on
pense qu'il devrait être.
L’établissement du diagnostic
Par une observation détaillée et raisonnée, on cherchera
à identifier les matériaux en présence, leur technologie,
et leur évolution. Par la compréhension de leur altération,
on cherchera à déduire les dangers potentiels comme leur
probabilité, afin de déterminer les nécessités
d'intervention. Au besoin, on sollicitera l'avis et les analyses de spécialistes
chimistes, physiciens, ou biologistes afin de mieux établir les
forces et les matériaux en présence, leurs altérations
et leur origine.
Critères pour l'élaboration d'un traitement
Le rapport entre l’objet et son environnement, y compris humain.
On cherchera à déterminer une sensibilité, une fragilité
au climat, à la lumière, à l'environnement biologique,
aux personnes utilisatrices ou manipulatrices.
La structure de l'objet; On identifiera les fragilités des matériaux
, de leur assemblage... mettant en cause la survie même de l'objet
ou de l'œuvre.
Apparence. A partir du statut de l'objet, de sa perception et en référence
à son propriétaire, à l'histoire de l'art, celle
de l'artiste et de ses œuvres, ou des styles, il va s'agir de construire
une image mentale et de la confronter avec la réalité.
Le même objet peut toujours être vu sous plusieurs angles.
Avec le propriétaire ou son représentant, et au besoin avec
l’avis de spécialistes, l'objet sera analysé, observé
et évalué selon différents types de critères,
en cherchant à mesurer les caractères dominants, ceux que
l'on veut privilégier ou minorer, déterminant par là
les orientations en matière de niveau d'intervention. Valeur historique,
familiale, liée au commanditaire, documentaire, esthétique,
sacrée, symbolique, d'usage, technologique, vénale ou budgétaire,
chaque bien pourra être “ pesé ” selon chacun
de ces critères successifs. Tout choix de traitement risque d'orienter
la perception de l'œuvre dans une de ces directions au détriment
éventuel des autres. Ce choix ne devra pas être arbitraire
mais argumenté le mieux possible.
Choix d'un traitement
Il y a donc distinction entre le diagnostic technique, indiquant les besoins
de l’objet, et l'interprétation critique des enjeux et des
moyens pour parvenir au résultat souhaité. Par le choix
fait, l'objectif sera de garder ouverts le maximum de champs de valeurs
et de signification . La réduction du risque d’évolution
des dommages constatés, et le niveau de sécurité
de l'intervention proposée seront également déterminants.
De l'échange avec le responsable juridique ou scientifique de l'objet
doit se dégager le sentiment d'un projet mental commun pour cet
objet et du cheminement le plus fiable pour y parvenir.
Principales opérations réalisées en conservation restauration
Nettoyer
Ce qui n’appartient pas à l’objet, ni à son
histoire peut parfois être enlevé, mais doit aussi parfois
être conservé. L'exogène peut être on ne pas
être pathogène, en générant de nouvelles altérations.
Consolider
Sauvegarder la structure doit être prioritaire. Qu'est ce qui tient
quoi? Mais le nettoyage peut devenir impératif pour ne pas consolider
la crasse ou pour permettre une meilleure mise en œuvre de la consolidation.
Intégrer les dommages ou les traces d'un accident
Le degré de visibilité de l'intervention interfère
avec l'apparence de l'œuvre. La présence de ces marques, rayures,
lacunes, peut gêner la vision de l'objet. Leur disparition complète
peut abuser le spectateur sur l'état réel et l'intégrité
du bien. Une stratégie de retouche relative de l'accident peut
être proposée, ne gênant pas l'appréhension
de l'œuvre à distance mais permettant d'en apprécier
l'état réel une fois à proximité.
Protéger
C'est le rapport immédiat à l'environnement y compris humain.
La mise en vitrine, le soclage, l'application d'un vernis, l'utilisation
de boîte de rangement, ou la mise en réserve constituent
les mesures les plus connues. L'observation et la recherche sur les objets,
la publication et l'enseignement vers tous les publics constituent les
mesures les plus durables, pour assurer une meilleure conservation et
une meilleure délectation de ce patrimoine.
Des règles communes
Un regard critique sur les erreurs techniques commises
par le passé a permis la définition de grands principes
et des conditions de leur application. Stabilité, réversibilité,
visibilité et intervention minimum. (voir 1er encart).
La réalité des compromis et des enjeux ont démontré
aux acteurs de la restauration, puis de la conservation-restauration,
la nature et le degré de leur responsabilité. Ils montrent
aussi que cette discipline, au-delà des transformations des œuvres,
est le lieu de l'échange et de l'interdisciplinarité, de
la production de connaissances et de l'étude. C'est donc au nom
des objets, des institutions ou des propriétaires privés
qui les gardent que les conservateurs, les scientifiques et les conservateurs-restaurateurs
peuvent travailler au même projet commun : Conserver, étudier,
acquérir, mettre en valeur les collections.
La responsabilité partagée ?
Entre celui qui conçoit et réalise le traitement
d'un bien patrimonial et celui qui le demande et le décide, comment
s'organise la responsabilité ? La décision du traitement
s’élabore à travers la définition des enjeux
et des modes d'intervention, par l'évaluation critique de l'objet
et le cheminement d'un état à l’autre de sa matière
et de son apparence.
Pour juger d’une intervention de conservation, faut-il se concentrer
sur les moyens mis en œuvre ou sur le seul résultat ?
Si le résultat plaît, le propriétaire ne cherchera
pas forcément à connaître les moyens qui ont permis
d'y parvenir, mais il pourra se pencher sur la documentation produite
lors du traitement.
Si le résultat déplaît, s'il contredit l'objet et
n’est pas assumé ou mal assumable, alors que le processus
de traitement a suivi les étapes en respectant l'objet, il faut
peut-être s'interroger sur les limites supportables de la dégradation
d'un objet. Peut –être même faut-il s’interroger
sur le fait que le plus souvent, lorsque l'image mentale d'un objet et
l'image réelle ne coïncident plus, on ramène alors
l'objet chez le restaurateur ou le conservateur restaurateur.
3 règles qui en valent 4
Les principes guidant le déroulement des interventions.
Parfois utopiques, ils ont été élaborés par
les professionnels eux-mêmes, tirant leur expérience des
réussites et des faiblesses des travaux de leurs prédécesseurs
parfois mal vieillis ou mal maîtrisés dans leur mise en oeuvre.
Les œuvres ayant déjà subi des traitements de restauration
sont souvent les cas les plus complexes à résoudre, car
les ajouts peuvent être nombreux, mal fondés, produisant
une apparence "dénaturée", et dont la suppression
techniquement délicate entraîne la perte d'une partie de
l'histoire de l'objet. Cette suppression d'un état historique est
appelée aussi dé-restauration.
Stabilité Physique et chimique de ce qui est fait,
défait ou ajouté. Compatibilité avec l'objet et ses
constituants. La dégradation de ce qui est ajouté ne doit
pas risquer, si elle survient, d'endommager le bien.
Réversibilité. (Notion complémentaire et parfois
contradictoire de la précédente). Toute intervention devrait
pouvoir être défaite pour retrouver sans danger un état
initial qualifiable d'"état de référence"
, et permettant de ré-intervenir. On est souvent guidé par
le principe de réalité et la référence à
une stabilité fragile ou une instabilité maîtrisée.
Visibilité des interventions. Toute modification de l'état
de référence ou initial doit être discernable, sans
gêner ni la “ visibilité ” de l'objet, ni abuser
sur son état réel. La référence à l'image
mentale est évidente, entre ce que l'on voit et ce que l'on comprend,
mais l'interaction est obligée avec les notions d'authenticité,
de falsification, de valeur d'usage et d'ancienneté.
L'intervention minimum : Souvent déterminée par l'impossibilité
de concilier les autres règles entre elles. Elle est aussi un rappel
de la possibilité d'agir préférentiellement sur l'environnement
plutôt que sur l'objet.
Une profession nouvelle ?
Les formations et la nouvelle loi sur les Musées de France.
La récente loi sur les Musées (01/2002)
définit la compétence requise pour les spécialistes
opérant les traitements de restauration et de prévention
sur les biens appartenant aux collections de Musées ….
Le niveau de diplôme requis pour des formations spécialisées
dans le domaine de la restauration et de la préservation sanctionne
la fin d'un second cycle de l'enseignement supérieur homologué
au niveau 2(équivalent niveau BAC + quatre).
À ce jour, la circulaire d'application de la loi Musée définit
les formations françaises correspondantes.
Ce sont :
- La MST de Paris 1 Conservation Restauration des Biens culturels, (17
rue de Tolbiac, 75013, Paris, tel 01 45 83 33 57) ,
- L'Institut National du Patrimoine, section Institut de formation des
restaurateurs d'œuvres d 'Art (IFROA), 150 av du president Wilson,
93210, Saint denis, Tel 01 49 46 57 00 ,
et les sections spécialisées des écoles des beaux
arts
- de Tours, École supérieure des beaux-arts de Tours, BP
1152 - 37011 Tours cedex 1 - Tel: l 02 47 05 72 88
- et d'Avignon. École d'arts d'Avignon, 84 rue violette 84000 Avignon,
Tel 04 90 27 04 23.
Ces diplômes pourront également avoir été obtenus
dans le cadre des procédures de validation des acquis de l'Expérience
telles que les a définies la loi de modernisation sociale parue
en début d'année. Les diplômes étrangers équivalents
pourront être reconnus, selon un protocole en conformité
avec les recommandations européennes.
Les décrets distinguent de plus le cas des fonctionnaires dont
le statut prévoit la restauration dans leur activité et
celui des professionnels qui, ayant déjà travaillé
pour les Musées, auront reçu une habilitation délivrée
par le Ministre de la culture ou un autre ministre concerné, après
passage devant une commission scientifique spécialisée.
Cette reconnaissance récente des diplômes
(alors que certains existent depuis plus de trente ans), masque cependant
certaines difficultés à exercer cette profession intéressante.
Le statut d'exercice est le plus souvent celui de travailleur indépendant,
le plus souvent profession libérale, soumis aux exigences complexes
et souvent contre-productives des mises en concurrence des marchés
publics. Ce statut très français de fournisseur, hors des
institutions, génère souvent une discontinuité du
service public du patrimoine, et entraîne parfois pour les conservateurs-restaurateurs
des difficultés pour maintenir leurs exigences individuelles en
matière de formation continue, de capacité de recherche
et de publication indispensables pour justifier et mieux assumer les traitements
réalisés ou différés.
L'assimilation fréquente de la conservation-restauration à
la famille des métiers d'Art maintient une certaine confusion.
en mélangeant les savoir-faires artisanaux de la fabrication ou
de la production d'objets ou d'œuvres et celui particulier et nourri
de déontologie des conservateurs-restaurateurs., Si l'on n'y prend
garde, on risque de retrouver les contradictions issues des usages du
passé, l'approche parfois automatique des objets "tels qu'ils
doivent être", et les recours systématiques et peu critiques
à certains traitements, l'utilisation de matériaux et de
recettes "à l'identique" inadaptées, dangereuses
et totalement à l'encontre des quatre règles énoncées
plus haut.
David Aguilella Cueco
Ce texte a été également publié dans le numéro spécial de la revue l'Oeil
Nous vous proposons le résumé sonore, au format RealMedia, sélectionné et diffusé par France Culture d'une durée totale de 2 h 30'.