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Fédération Française des Conservateurs-restaurateurs Zone réservée aux adhérents

 

I have a Dream

Regard sur la gestion de la conservation matérielle des biens culturels

et la situation du conservateur-restaurateur en France

Véronique Monier - 1996.

Présidente de la Fédération Française des Associations de Conservateurs-Restaurateurs

Constat

D'un côté, un patrimoine, considérable en qualité et en quantité, souvent menacé, d'un autre côté des professionnels en conservation-restauration issus de formation de haut niveau, ayant souvent parfait celle-ci dans des institutions majeures à l'étranger, pourvus des compétences indispensables aujourd'hui pour assurer la préservation et le traitement des biens culturels. D'ou vient que ces diplômés des cursus de conservation-restauration, pourvus de telles qualifications ne trouvent pas ou peu de postes ou de marchés pour exercer le métier auquel ils sont préparés ?

Il existe nombre d'explications historiques à cet état de choses, mais il importe plus pour l'avenir de remédier que d'analyser. La mise en regard de la situation que vivent aujourd'hui les conservateurs-restaurateurs, et de la grande insuffisance de mesures prises pour la préservation des collections, nous amène à suggérer une véritable réforme d'un système qui ne semble pas remplir ses missions avec efficacité.

Formations

Depuis 1973, la Maîtrise de Sciences et Techniques en Conservation-Restauration de l'Université de Paris I, et depuis 1977, l'Institut Français de Restauration des uvres d'Art forment ce que les instances internationales du patrimoine nomment, selon la terminologie de l'ICOM, des conservateurs-restaurateurs et ce que les français continuent d'appeler des restaurateurs.

Respectivement en 1981 et 1983, l'École d'Art d'Avignon et l'École des Beaux-Arts de Tours ont également ouvert des sections de conservation-restauration.

Depuis plus de 20 ans donc, des enseignements supérieurs (bac + 4 minimum) mettent sur le marché des diplômés formés spécifiquement au diagnostic, aux analyses et aux traitements applicables à l'ensemble des biens culturels désigné sous le nom de patrimoine : céramiques, mobilier, peinture, archéologie, objets ethnographiques ou industriels, etc., objets de toute nature et de tout type de matériaux.

Ces cursus répondent aux critères - internationalement reconnus - les plus exigeants aussi bien pour la sélection des étudiants que pour la qualité des enseignements, et les futurs professionnels sont préparés à faire face, grâce à leur capacités critiques, à leur savoir théorique et pratique à toutes les difficultés de leur futur métier.

Ces praticiens d'une profession nouvelle sont destinés à intervenir selon l'éthique et les techniques qui aujourd'hui prévalent mondialement en matière de préservation du patrimoine, sur des objets considérés comme les témoins et les références essentielles des cultures de notre planète.

Les formations ont été créées par l'État avec un objectif clairement défini : sortir la restauration de l'artisanat et des recettes incontrôlées d'atelier, l'adapter à la nouvelle approche du traitement du patrimoine. Logiquement, les praticiens diplômés ont donc pour mission d'intervenir sur les précieux et fragiles restes de notre passé, comme sur les productions contemporaines qui seront nos références de demain.

Qu'en est- il ? Rien ou bien peu. Pourquoi ?

Missions impossibles

Les quatre grandes formations françaises ont été créées par les pouvoirs publics sans souci de l'insertion légitime des professionnels de la conservation-restauration sur le marché ou au sein des institutions patrimoniales. On a créé des formations mais pas une profession.

La profession de conservateur-restaurateur, pas plus que celle de restaurateur, n'existe tout simplement pas sur le plan juridique, aucune qualification n'est requise pour l'exercer, à la différence, par exemple, des médecins, des architectes, dont les responsabilités sont comparables ; ainsi d'autres intervenants de formation parfois contestable peuvent en toute légalité proposer des services qui, bien que ne garantissant pas nécessairement le même niveau de prestation que celui des conservateurs-restaurateurs, semblent suffire aux exigences de certains clients même institutionnels.

Dans un contexte de confusion avec les métiers d'art sur lequel il conviendrait de réfléchir, et de concurrence avec des restaurateurs insuffisamment formés, à quoi peut-on attribuer le manque de débouchés et les difficiles conditions d'exercice des conservateurs-restaurateurs ? Forme-t-on réellement trop de ces super-praticiens ? Leur niveau d'intervention, leurs tarifs ne correspondent-ils pas à la réalité du marché? Celui-ci doit-il être nécessairement restreint à quelques uvres majeures qui donnent lieu à d'exemplaires campagnes de restauration largement médiatisées ?

Bien sûr que non. C'est n'avoir pas compris la véritable valeur de leur formation. La restauration, qui n'est qu'un aspect de la conservation, est généralement seule prise en considération, sous l'angle restreint d'un service ponctuel, extérieur, limité, et considéré comme exorbitant. Or, les collections des musées nationaux ou territoriaux, comme les objets mobiliers dépendant de l'administration des Monuments Historiques, sont considérables; des milliers de pièces sont stockées dans des lieux (réserves ou espaces d'exposition) plus ou moins adaptés à leur fonction de préservation. Les travaux de constat d'état, désinfection, nettoyage, conservation, restauration, conditionnement, formation des manutentionnaires, régie, contrôle des mouvements ou de l'infestation, etc., pourraient occuper des centaines de professionnels dûment formés à condition cependant qu'on veuille bien reconnaître, dans toute leur diversité, les différentes missions et responsabilités auxquelles ils sont préparés. Comparativement aux nécessités en conservation préventive et conservation-restauration, une part infime des besoins réels est couverte aujourd'hui alors qu'apparaît avec plus d'évidence la nécessité de la gestion quotidienne de la conservation matérielle des collections et des sites.

Serait-ce le manque de budgets qui condamnerait à une politique si timide en matière de conservation?

L'Etat et les collectivités territoriales dépensent des sommes considérables pour la culture et le patrimoine qui peu à peu sont devenus de véritables marchés exploitables financièrement et symboliquement. Ils dépensent largement pour sa mise en valeur; mais lorsqu'il s'agit de conservation, l'on peut se demander si cet argent est toujours utilisé à bon escient, dans des programmes cohérents, en toute déontologie ? Le conservateur-restaurateur "plombier" est-il la meilleure solution pour la préservation du patrimoine ? Lui qui n'est requis qu'au coup par coup sur devis et facture, écartelé entre l'éthique et l'idéal de service public inculqués au long de sa formation, et les exigences de rentabilité d'une entreprise privée, le plus souvent individuelle. Autrement dit : la gestion actuelle de la conservation-restauration fondée sur la pratique institutionnelle : institution/prestataires des services, est-elle efficace ? L'absence de statut du restaurateur et la non-reconnaissance de sa fonction et de son champ potentiel d'activité garantissent-elles la conservation matérielle des collections ? La réponse est non.

C'est certes avec raison qu'il y a plus de 20 ans l'État a créé des formations supérieures en conservation-restauration; mais ce vivier de professionnels formés à grands frais est largement sous-utilisé. Il est donc urgent d'envisager l'intégration de la conservation-restauration, au sens large, conservation préventive comprise, au sein des institutions patrimoniales, faute de quoi aucune préservation valable du patrimoine ne se fera, en dépit des beaux discours.

Proposition

Il semble qu'on ne puisse remédier à cet état des choses sans une modification profonde des institutions et de leur vision du monde. Dans leur conception et leur pratique actuelles, la gestion matérielle des biens culturels et l'organisation de la conservation et de la restauration ne sont guère en mesure d'assurer la survie des collections; tout au contraire, elles autorisent leur destruction.

En effet, sans la présence de vrais professionnels de la conservation-restauration chargés de la conservation matérielle des collections au sein des organigrammes, sans la création de véritables services de préservation dans les institutions, sans l'intervention de l'État qui devrait imposer l'insertion des compétences de spécialistes issus des filières supérieures de conservation-restauration dans la gestion des collections et instaurer une répartition efficace des tâches dans un esprit de dialogue ou de partenariat, la situation n'a aucune chance d'évoluer. Il est à noter que les quelques exemples d'intégration de conservateurs-restaurateurs au sein des institutions tendent à prouver qu'en créant les conditions d'une véritable collaboration et d'un véritable dialogue en interne, les critères de préservation des collections s'élèvent tandis qu'en parallèle le volume et la qualité de prestations hors institutions s'accroissent.

La conservation-restauration n'est pas une activité marchande ; elle n'est pour ainsi dire pas rentable. Pas plus que l'ensemble des activités culturelles, elle ne peut être fondée sur les principes d'une économie de marché. Aujourd'hui les appels d'offre aggravent les contraintes de rentabilité et pèsent, ou pèseront lourdement, sur la qualité des prestations, donc sur la survie du patrimoine.

Il appartient à l'État d'assumer pleinement ses responsabilités et la mission qui lui revient: conserver ses collections, ou plutôt celles des citoyens - qui les lui ont confiées.

Rêve

Je souhaite que l'enjeu essentiel qui nous réunit lors des journées d'Arles échappe aux débats non pertinents sur l'appellation, l'habilitation, les corporatismes. Demandons-nous ce que les collections attendent de nous, ce que les citoyens (pas le ou les publics) attendent de nous, eux qui supportent la charge des politiques culturelles.

Il y a autre chose à inventer, et de moins coûteux, pour la survie des collections que des appels d'offre, des listes de professionnels ou des commissions de contrôle scientifique. Tout un dispositif, un véritable projet de conservation matérielle des biens culturels est à concevoir et à mettre en uvre.

I1 devra s'appuyer non seulement sur une définition claire du ou des patrimoines, mais aussi sur celle des différentes fonctions exercées par tous les acteurs gérant et traitant le patrimoine. En effet, la reconnaissance de la spécificité des compétences du conservateur-restaurateur et de son rôle doit se faire conjointement avec la clarification du rôle de l'ensemble des partenaires engagés : Etat, conservateurs, chercheurs, métiers d'art, artistes, architectes, citoyens... Faisons comme si aucun système n'existait aujourd'hui, comme si nous étions réunis pour en inventer un, efficace et équilibré, ou du moins pour initier sa création.

I have a dream.....