De l’usage du restaurateur en conservation préventive
De la restauration à la conservation-préventive
Madame, Monsieur,
L'association des Restaurateurs d'Art et d'Archéologie de Formation Universitaire (A.R.A.A.F.U.), l'Association des Elèves et Anciens Elèves de l'Institut Français de Restauration des Œuvres d'Art (A.E.A.E. IFROA), l'Association Professionnelle des Restaurateurs Indépendants des Musées (A.P.R.I.M.), ainsi que les représentants désignés par des assemblées ouvertes à tous les professionnels et qui ont réuni, ces dernières semaines, plus de trois cent cinquante restaurateurs exerçant en France dans différentes spécialités (1) , ont souhaité informer le Comité pour la Conservation et le Comité pour la Formation de l'ICOM des évolutions en cours dans notre pays.
(1) Comme en témoignent les listes d'émargement qui ont circulé lors de ces réunions.
Comme vous le savez certainement, aucune condition particulière d'apprentissage ou de diplôme n'est exigée en France pour exercer le métier de restaurateur. La plupart des restaurateurs travaillant en France sur les collections publiques ou contrôlées par l’Etat (Musées. Monuments Historiques) ont un statut indépendant (profession libérale, artisan, et plus rarement artiste). Ils travaillent sur devis pour les responsables de ces collections.
La Direction des Musées de France (D.M.F.) dispose de deux services, le Service de la Restauration des Musées Classés et Contrôlés et le Service de la Restauration des Peintures des Musées Nationaux, dirigés par des conservateurs, fonctionnaires de l'Etat. Ces services centralisent une part importante des restaurations effectuées sur les collections des musées français en les subventionnant et en les faisant exécuter dans leurs propres ateliers par des restaurateurs indépendants, appelés par eux et travaillant selon leurs directives.
La Direction des Musées de France a récemment fait connaître son intention de clarifier les critères selon lesquels ces deux services choisissent les restaurateurs qu'ils appellent et de codifier les relations à instaurer avec ces restaurateurs.
De très nombreux restaurateurs ont souhaité être informés de ces projets et associés à leur discussion. lis se sont réunis et ont désigné des restaurateurs connus de la D.M.F. pour faire entendre leur voix. La D.M.F. a reçu à deux reprises ces délégués, ainsi que les représentants de l'A.RA.A.F.U., les représentants des élèves de 11F.R.O.A., les responsables des deux formations françaises sanctionnées par un diplôme homologué au niveau national. Les restaurateurs indépendants travaillant actuellement pour les musées ont quant à eux décidé à l'occasion de ces événements de créer une association professionnelle, susceptible de les rassembler sur des bases déontologiques communes, toutes spécialités et formations d'origine confondues (A.P.R.I.M.).
L'ensemble de ces rencontres avec la D.M.F. a permis de préciser la nature du projet en cours d'élaboration.
En ce qui concerne le premier point, la D.M.F. entend organiser un examen commun aux deux services, qui ouvrirait aux reçus une période probatoire à l'issue de laquelle ils figureraient sur une "liste des restaurateurs habilités à travailler pour les musées de France", établie par la D.M.F., révisable annuellement, et consultable par toute personne qui en ferait la demande. Dans toutes les spécialités un examen serait organisé environ tous les deux ans.
Initialement, ces examens devaient être accessibles à tous les moins de 35 ans, Ce point semblerait modifié à la suite des rencontres évoquées plus haut : les examens seraient ouverts, sans condition d’âge, de sexe, de nationalité. aux titulaires de diplômes professionnels sanctionnant quatre années d'études supérieures, ou aux professionnels exerçant depuis six ans minimum.
Seules les modalités de l'examen prévu pour les restaurateurs de peinture de chevalet (couche picturale seulement, puisque le traitement des supports est ici une spécialité distincte) sont actuellement connues : épreuves écrites et orales éliminatoires, épreuve de copie, épreuves de restauration (allégement de vernis, refixage, retouche ... ). Les restaurateurs de textiles et de sculptures polychromes seront cependant invités à se présenter aux examens concernant leurs spécialités avant la fin de cette année civile.
En ce qui concerne le deuxième point, la D.M.F. souhaite établir un "code de conduite" réglant les obligations réciproques de ses services et des restaurateurs indépendants habilités. Il n'y a pas eu de propositions écrites concernant ces obligations, mais elles ont été abordées au cours de différentes rencontres entre les représentants de la D.M.F. et ceux des professionnels,
Au cours de ces rencontres, la D.M.F. a esquissé ses desirata : le restaurateur habilité s'engagerait à travailler sous le contrôle scientifique, technique et administratif des services de restauration de la D.M.F. et dans ses ateliers ; il serait tenu d'accepter les commandes publiques qui lui seraient proposées ; il ne démarcherait pas directement la clientèle des musées , il n'accepterait pas de stagiaire, sans accord préalable, pour les travaux effectués pour la D.M.F. et dans ses locaux. Pour sa part la D.M.F. aurait obligation morale de donner du travail aux restaurateurs habilités, dans la mesure des crédits dont elle dispose, et sans pour autant conditionner le nombre des restaurateurs habilités figurant sur la liste à son enveloppe budgétaire (puisqu'il n'est pas question de transformer l'examen en concours).
Les dispositions ainsi résumées ont provoqué une vive émotion chez les restaurateurs exerçant déjà sur les collections publiques et chez ceux qui souhaitent y accéder. Pourtant. l'écrasante majorité des professionnels qui se sont exprimés ces dernières semaines estiment que le désir de la D.M.F. de s'entourer d'un certain nombre de garanties portant sur la compétence des restaurateurs qu'elle emploie est légitime. Mais les inquiétudes restent suscitées par les éléments de réflexion suivants.
L'examen :
Beaucoup de professionnels souhaiteraient une autre formule que l'examen (par exemple travail et/ou période probatoire, ou bien curriculum vitae, dossier et entretien). Tous demandent que si l'examen reste la formule finalement retenue, le jury soit composé, au moins pour moitié, de professionnels. La D.M.F., estimant les restaurateurs juge et partie, les admettrait parmi les correcteurs des épreuves, mais pas dans le jury qui recueillera les appréciations de ces correcteurs et décidera de la réussite ou de l'échec des candidats. Enfin, si l'examen reste la formule retenue, tous souhaitent que la nature des épreuves s'écarte d'un modèle scolaire et tende à établir une qualification professionnelle bien définie et qu'il soit garanti que cet examen ne se transformera pas, à court ou moyen terme, en concours déguisé.
Par ailleurs, les restaurateurs souhaitent que le dispositif retenu, quelqu'il soit, amorce une évolution vers la reconnaissance des diplômes professionnels comme voie normale d'accès au métier.
Les candidats :
Beaucoup de professionnels s'étonnent de voir la procédure d'habilitation définie individuellement, à l'exclusion des entreprises, associations, etc. qui existent pourtant en France, avec des statuts très divers : financement entièrement privé, ou assuré àdes taux variables par les collectivités territoriales ou la D.M.F. elle-même. A l'intérieur de ces structures, les restaurateurs sont souvent salariés et ne peuvent être assimilés aux travailleurs indépendants pour lesquels la procédure et la liste d'habilitation sont conçues. Comment résoudre le problème de l'habilitation de ces établissements collectifs, qui travaillent aujourd'hui pourtant sur les collections publiques ?
La révision de la liste :
Tous les professionnels souhaiteraient que seuls des motifs graves et clairement énoncés puissent entraîner la radiation ; que l'instance autorisée à la prononcer comprenne des représentants de la profession ; que des possibilités de recours soient établies.
Le code de conduite :
Beaucoup de professionnels estiment les propositions esquissées jusqu'ici incompatibles avec la déontologie professionnelle des restaurateurs, alors que cette déontologie devrait être selon eux au centre du dispositif retenu ; tous souhaitent que les engagements auxquels l'habilitation conduira soient définis avant l'établissement des premières listes de restaurateurs habilités (ce n'est pas le calendrier envisagé) ; tous souhaitent que la responsabilité des restaurateurs dans leur domaine propre de compétence, celui de l'intervention technique sur les œuvres, soit reconnue, et que les relations à établir entre responsables juridiques des collections et restaurateurs s'inspirent de l'idée de partenariat, plutôt que de celle de tutelle absolue (scientifique, technique et administrative). Il y aurait alors lieu de définir, dans la concertation la plus large, le rôle des différents partenaires concernés : le conservateur responsable direct des œuvres à restaurer, le restaurateur chargé des interventions, les services de restauration de la D.M.F. vis à vis desquels s'engageraient, par ce "code de conduite", les restaurateurs habilités.
Enfin, nombre de nos collègues s'interrogent sur la portée future de cette procédure d'habilitation, qui pourrait amorcer une réglementation de la profession par des instances administratives totalement indépendantes de celle-ci. L’ambiguïté actuelle du projet. entre une clarification du choix des restaurateurs employés par les seuls services de restauration de la D.M.P., et l'établissement d'une liste nationale d'habilitation qui concernerait tous les musées puis par effet d’entraînement tout le patrimoine public français, entretient l'inquiétude des restaurateurs sur cet aspect fondamental de la réforme proposée.
D'autres questions ont été également soulevées - comment cette procédure s'intégrera - t -elle aux dispositions que la Communauté européenne pourrait être amenée à envisager ? Le modèle français pourrait-il faire école, se révélera-t-il au contraire inconciliable avec l'Europe de 1993, ou encore des situations nationales très différentes pourront-elles coexister ?
Le comité pour la conservation et le comité pour la formation de l'ICOM ont réalisé ces dernières années un important travail de réflexion sur les exigences contemporaines de la restauration des biens culturels. Ils disposent d'une vision élargie au contexte international de la discipline, d'un recul et d'un désintéressement qui donnent un poids considérable à cette réflexion. Le code déontologique des personnels œuvrant dans les musées et le texte auquel il fait référence concernant les praticiens de la restauration ("le conservateur -restaurateur : une définition de la profession") ont exercé en France une influence certaine, et beaucoup des professionnels concernés par les discussions en cours se reconnaissent dans la déontologie proposée par ces textes.
C'est la raison pour laquelle, nous avons jugé bon de vous tenir informés des projets à l'étude dans notre pays, pour vous inviter à en examiner les enjeux, notamment déontologiques, qui dépassent peut-être le cadre strictement national, à la lumière de l'expérience qui est la vôtre.
Nous serons bien sûr particulièrement attentifs à tout éclairage que vous pourriez donner sur les problèmes d'organisation de la restauration des collections publiques qui se trouvent aujourd'hui posés en France et que nous souhaitons voir se résoudre avant tout dans l'intérêt de notre patrimoine culturel.
Le 17/03/1990, La coordination des restaurateurs.